L’homosexualité cachée des compositeurs

Mathilde Blayo 08/07/2021
Chopin, Schubert, Tchaïkovski... Leur homosexualité a longtemps été dissimulée. Mais des travaux récents révèlent des lettres où les hommes se racontent dans leurs désirs.

Il y a des choses qui ne se racontent pas, qui se dissimulent même, subrepticement. Par la manipulation discrète d’un récit élaboré d’après les traces du passé, quelques carnets intimes et lettres jaunies, auxquels se mêlent les carcans moraux et sociétaux des biographes. Il semblerait que pour certains d’entre eux, l’homosexualité ne puisse exister dans la vie de grands hommes qui ont marqué l’histoire de la musique.

Moritz Weber 1, journaliste musical et pianiste, a mis à profit le premier confinement pour lire toute la correspondance de Frédéric Chopin. « J’avais entendu des rumeurs disant qu’il avait la même attirance pour les hommes que Schubert, raconte-t-il. En lisant les lettres de Chopin, c’est devenu évident et j’ai commencé à faire des recherches sur les originaux polonais. » Dans cette correspondance, Moritz Weber est marqué par les nombreuses expressions d’amour adressées à des hommes, en particulier à Tytus Woyciechowski, ami d’enfance du compositeur avec qui il restera en contact toute sa vie. Le 3  octobre  1829, Frédéric Chopin envoie à son ami la Valse op. 70 N. 3. « J’ai été très surpris en lisant les mots que Chopin adressait à Tytus : “Je voulais te faire plaisir car je t’aime à la folie” », rapporte Moritz Weber qui découvre une écriture intime voire érotique.

Dans une lettre datée du 4  septembre  1830, le compositeur écrit : « Je vais me débarbouiller. Ne m’embrasse pas, car je ne me suis pas encore lavé ! Toi ? Même si j’étais enduit d’essence byzantine, tu ne m’embrasserais que si je t’y contraignais par magnétisme ; il existe des forces dans la nature ! Aujourd’hui, tu rêveras que tu m’embrasses ! Il faut que je me venge du rêve affreux que tu m’as donné cette nuit. » Il n’y a aujourd’hui aucune trace des lettres que Tytus Woyciechowski a envoyées à son ami, bien que Chopin ait écrit : « Je porte toujours tes lettres sur moi. Quel bonheur de relire tes mots pour m’assurer que tu m’aimes. » Tytus Woyciechowski est plus que brièvement mentionné sur la page Wikipédia du compositeur, « et il n’apparaît pas vraiment dans les biographies de Chopin, principalement écrites dans les années 1980 et 1990 », rapporte Moritz Weber.

Pronoms et notes de bas de page

À l’inverse, le journaliste suisse remarque la place importante faite aux femmes dans ces biographies, notamment à Konstancja Gładkowska et Maria Wodzińska. « Pourtant il ne les mentionne que très rarement, ne leur écrit jamais. Dans ces biographies, il y a même des notes de bas de page qui font mention de choses qui n’apparaissent pas dans les lettres, comme une demande en mariage au coucher du soleil. Les romances sont grossies et les pronoms parfois modifiés. » Chopin écrivait ses lettres en polonais, les chercheurs dépendent ainsi des traducteurs. Moritz Weber a pu étudier les originaux, s’apercevant que les pronoms masculins dans les lettres en polonais ont parfois été traduits par des pronoms féminins en français, anglais ou allemand. Les biographes de Chopin contactés par le journaliste suisse, ainsi que l’Institut national Frédéric Chopin de Varsovie considèrent que ces lettres ne sont pas des preuves suffisantes pour affirmer l’homosexualité du compositeur. Alan Walker, dans une biographie parue en 2018, analyse les lettres érotiques écrites à Tytus comme une façon détournée d’exprimer ce qu’il ressentait pour les femmes, les convenances l’empêchant de leur écrire de telles lettres. « C’est une biographie récente, mais on voit encore la difficulté pour les biographes à accepter cette homosexualité. S’ils jugent que ces lettres ne sont pas des preuves suffisantes, il y en a encore moins pouvant permettre d’écrire sur ces romances avec des femmes », considère Mortiz Weber. Franz Schubert a aussi vu son orientation sexuelle dissimulée par ses biographes jusqu’à la fin du 20e  siècle, avec les mêmes procédés : marginalisant ses rapports avec les hommes pour grandir la place des femmes dans sa vie, ajoutant des notes.

Les femmes pour se cacher

Les relations que Frédéric Chopin a pu avoir avec des femmes tiendraient plutôt de la nécessité de cacher son homosexualité, à une époque où elle est punie par la loi. Dans une lettre datée du 15  mai  1830, le pianiste évoque Mademoiselle Moriolles à qui il rend visite, un « amour avoué » car « il faut préserver la couverture des sentiments cachés. » La relation qu’il a entretenue avec George Sand apparaît sous ce prisme comme un moyen de dissimuler son homosexualité, dans une amitié et une entente sans doute réciproque pour ces deux artistes. Au sujet de son ami Chopin, George Sand parle d’un amour « maternel et chaste ». Pour autant, Frédéric Chopin ne s’est pas non plus caché d’avoir vécu à Paris avec Jan Matuszynski, médecin polonais, pendant deux ans, puis avec Julian Fontana, pianiste polonais.

Un autre grand musicien a voulu dissimuler son homosexualité dans le mariage : Piotr Ilyich Tchaïkovsky. Comme pour Chopin, l’homosexualité du compositeur russe a longtemps été ignorée. En 2018, The Tchaïkovsky papers 2 paraissait, révélant des lettres du compositeur pour la première fois traduites en anglais. Pour faire taire les rumeurs, Tchaïkovsky se maria en juillet 1877 à l’une de ses élèves du conservatoire de Moscou, qu’il quittera en septembre, désespéré par ce mariage de raison.

L’enjeu politique

Pour Moritz Weber, accepter l’homosexualité de ces compositeurs permettrait de mieux comprendre leur œuvre. Tchaïkovsky, qui écrivait à son frère : « Je trouve que nos tendances sont pour nous le plus grand et le plus infranchissable obstacle au bonheur », vivait dans la « douleur, le mensonge et la dissimulation, c’est aussi ce qui rend ses œuvres si dramatiques », considère Moritz Weber. Pour Chopin, il considère que « beaucoup d’épisodes seraient plus intéressants à étudier si l’on acceptait son homosexualité : quand il va à Marienbad pour voir, dit-on généralement, Maria Wodzińska et sa famille, il retrouve aussi là-bas le Marquis de Custine, ouvertement homosexuel. Cette histoire-là n’a pas du tout été approfondie. » Le journaliste suisse espère que cette enquête permettra aux biographes et chercheurs de s’intéresser à tout cet aspect de la vie du compositeur, encore inexploré. Mais il faudra encore affronter les réticences de ceux qui craignent l’amour entre deux hommes et l’homophobie politique qui règne aujourd’hui en Pologne. Le gouvernement d’Andrzej Duda mène la guerre à l’homosexualité, déclarant certaines zones du pays « libres de toute idéologie LGBT ». Une reconnaissance officielle de l’homosexualité de Chopin est loin d’arriver. Mais après la parution de l’enquête de Moritz Weber, des utilisateurs polonais ont publié des messages sur Twitter, heureux de cette découverte, retrouvant dans l’homosexualité du héros national un motif de fierté.

1. Moritz Weber a réalisé une grande enquête sur l’homosexualité de Chopin, parue sous la forme d’articles sur le site de la RTS et d’un podcast audio de plusieurs épisodes. https://bit.ly/34Oaiva

2. Kostalevsky, Marina. The Tchaikovsky Papers. Unlocking the Family Archive (E-Book). New Haven/London : Yale UniversityPress, 2018.

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