Tribune : la flûte à bec ridiculisée

13/07/2021
L’association européenne des professeurs de flûte à bec Erta réagit à la nouvelle émission de France Inter "Qui veut gagner la flûte à bec ?". Nous reproduisons ici leur lettre ouverte.

À M. Thomas VDB et toute l’équipe de l’émission « Qui veut gagner la flûte à bec ? » « Bienvenue dans le monde des notes approximatives et des (mauvais) souvenirs de classe, bienvenue dans le monde de la flûte à bec ! » - ainsi est présentée votre émission sur le site de France Inter. Affublée d’un générique sonore particulièrement brocardeur et ponctuée de jingles ridiculisant cet instrument, l’intention générale de l’émission a le mérite de ne pas se cacher derrière votre petit doigt, en rejouant la partition, que nous espérions pourtant éculée, de l’instrument pauvre, ringard, vecteur de mauvais souvenirs, donc de mauvaise musique. La flûte à bec a longtemps été reléguée à une fonction d’initiation instrumentale à l’école ou au collège : ce statut justifie-t-il à lui seul aujourd’hui encore les anathèmes qu’elle supporte depuis tant d’années ? De trop nombreux professeurs des écoles et professeurs de musique ont certes dû faire l’expérience, au cours de leur carrière dans l’Éducation nationale, d’initier des classes entières à la pratique musicale avec la flûte à bec, instrument dont ils ignoraient tout et dont ils ne jouaient pas, et dont même les rudiments ne leur avaient pas été transmis. Sauf cas particuliers ou exceptions du fait de pédagogues persévérants ou de musiciens avertis qui auront su intéresser, stimuler, éveiller et même créer des vocations, leur bonne volonté de flûtiste débutant s’est naturellement et souvent retournée contre eux, provoquant désaveu, désinvolture ou dédain. « Bienvenue dans le monde de la flûte à bec ! » Bienvenue, en effet, car la réalité de la flûte à bec est bien loin de l’image datée, archaïque et dénigrante que continuent de véhiculer nombre de poncifs dont votre émission se fait l’écho. La flûte à bec contribue depuis des lustres à l’instrumentarium de nos musiques occidentales, et participe aux belles heures des concerts de musique ancienne, des festivals de musique baroque, à la production discographique, à la diffusion musicale radiophonique…. De Adam de la Halle à Luciano Berio, elle a innervé et inspiré des milliers de pages musicales : douce et suave partenaire de la poésie de Machaut ou du Trecento italien, elle peint magnifiquement le sommeil dans les tragédies lyriques de Lully, ou le deuil dans les sublimes cantates de Bach ; elle redouble d’éloquence dans la musique instrumentale du seicento italien, fuse de virtuosité dans les virevoltants concertos de Vivaldi, elle a donné lieu à une multitude d’œuvres contemporaines, se prête docilement et merveilleusement aux explorations sonores des musiques électroacoustiques ou électroniques et s’est même frayé un respectable chemin du côté du Rock (Beatles, Rolling Stones, Led Zeppelin et la célèbre intro de Stairway to heaven…) ou du jazz (Benoit Sauvé, Tali Rubinstein ...). La flûte à bec a aussi ses « Stradivarius » ; instruments choyés et soigneusement conservés dans les collections instrumentales des musées européens (Paris, Vienne, Bruxelles, Bologne, Leipzig…), scrupuleusement et attentivement reproduits par des luthiers et artisans qui auront parfois consacré toute une vie d’étude et d’ouvrage à pourvoir les flûtistes du monde entier de copies d’instruments historiques de grande valeur. Pour toutes ces raisons et d’autres encore, la flûte à bec est enseignée partout : de la plus petite école de musique aux grands conservatoires européens, du niveau débutant à l’enseignement supérieur, sa légitime place dans l’enseignement artistique ne lui est heureusement plus contestée ! Vous comprendrez alors le désarroi et la contrariété exprimée par de nombreux auditeurs de vos premières émissions, flûtistes professionnels ou amateurs, élèves, étudiants et enseignants, artisans facteurs d’instruments, dont nous avons à cœur de relayer ici les réactions souvent très vives. Et c’est en particulier aux jeunes élèves et étudiants de nos conservatoires et écoles de musique que nous pensons : parce qu’ils nous faut les préserver du sentiment de dénigrement qu’ils peuvent éprouver et des difficultés où ils peuvent se trouver face à leurs camarades, parce qu’il nous faut respecter leurs rêves de musiciens en herbe, en devenir. À une heure de grande écoute, la portée de votre émission n’est évidemment pas négligeable et il nous est difficile d’accepter qu’elle continue de répandre une représentation déplacée et obsolète de notre instrument. Mais nous sommes convaincus que l’homme de radio avisé que vous êtes saura entendre de façon significative les arguments que nous avons exprimés ici. Au nom de l’association ERTA-France nous restons à votre disposition pour échanger et vous faire découvrir le nombre et les qualités des flûtes à bec, des personnes qui en jouent, qui en fabriquent, qui l’enseignent… et qui en vivent !

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