Aix-en-Provence, côté public

Protocole sanitaire, contrôle du pass… comment les spectateurs du festival d’art lyrique vivent-ils cette édition ? Reportage.

« Aix doit être le grand festival de la relance », avait annoncé Pierre Audi. Après l’édition 2020 avortée, l’ambition du directeur était claire : susciter le désir du spectateur avec une programmation élargie et une offre encore plus grande. L’édition 2021 propose ainsi huit productions dont deux créations mondiales – notamment celle de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho – à la place des cinq ouvrages traditionnels… et les salles sont globalement bien remplies, même si le festival ne donne encore aucun indicateur de fréquentation.

Dans la rue Gaston de Saporta qui remonte jusqu’à la place de l’Archevêché, l’émulation si spéciale des soirs de concerts est perceptible. 20h40, le ciel clair des longues nuits d’été promet une représentation des Noces de Figaro sous les meilleurs auspices : sans le mistral des soirs précédents, qui a parait-il fait valdinguer quelques perruques sur scène. Le festival d’Aix draine un public chic, on l’avait oublié. Femmes en robe de soirée, hommes en smoking, dans un flot de parfum que l’on hume même derrière le masque, le public se dirige avec calme et indolence vers la grande place bordée de platanes où quelques cigales jouent les prolongations.

 Promiscuité

 Alors que la foule attend patiemment de passer les barrières de contrôle, Martine et Chantal s’exclament d’emblée : « Le spectacle vivant c’est ce qu’il y a de mieux ».

Les deux cousines qui vivent en Isère mais natives d’Aix-en-Provence, fréquentent ensemble le festival depuis plusieurs années : « Nous prévoyons aussi de nous rendre au festival Berlioz et aufestival de Jazz à Marseille, si le variant Delta nous laisse tranquille ». Toutes les deux trouvent le pass sanitaire nécessaire : « Nous étions au Grand Théâtre hier, et la promiscuité est quand même importante. On se sent plus en sécurité avec ce pass. »

Marie, 25 ans, est venue avec ses parents et grands-parents assister à la représentation : « C’est le bonheur, ça nous fait du bien de pouvoir nous retrouver en famille et de venir au festival. Cela nous a manqué ». Les trois générations sont des habituées du festival : « Je fais cela depuis que je suis toute petite, j’avais sept ans quand je suis venue la première fois », continue la jeune femme, « c’était pour La Flûte enchantée » précise sa mère. Tout en cherchant les nombreux documents à réunir pour accéder de l’autre côté de la barrière de contrôle, Marie poursuit : « Je suis soignante, donc les tests j’y ai droit souvent, mais si c’est la condition pour que nous puissions retourner dans les salles de spectacle, on le fera. »

 Vaccin ou test

Le pari fait par le festival de maintenir les jauges pleines oblige les spectateurs d’être en possession du pass sanitaire pour pouvoir accéder aux salles de plus de 1 000 personnes – l’Archevêché et le grand théâtre de Provence. Le service de communication du festival a pour cela martelé sans relâche l’information à ses spectateurs par mails. L’obtention de ce pass sanitaire nécessite un parcours vaccinal complet ou la présentation d’un test antigénique (ou PCR) négatif datant de moins de 48h. Aux abords des pharmacies qui produisent le Saint graal, on s’y presse avant la fermeture. C’est un joyeux chaos administratif – deux feuilles à remplir, puis à faire valider à la pharmacie, à restituer ensuite aux étudiantes qui passent leur mois de juillet à triturer le nez de plusieurs centaines de personnes par jour. Les touristes circonspects se prêtent avec patience aux affres de la bureaucratie.

 « C’est aussi pénible que dans un aéroport »

Code QR en poche, nous pouvons donc espérer franchir le contrôle du festival de plus en plus semblable à ceux des aéroports. Bras en croix pour laisser opérer le détecteur de métaux, la file de spectateurs prend son mal en patience : « Cela ne m’inquiète absolument pas à condition qu’on arrive au bout », nous glisse un monsieur qui vient pour la première fois au festival. « C’est aussi pénible que dans un aéroport », ironise une femme avant d’afficher un sourire de satisfaction à l’idée de pouvoir enfin pénétrer dans le théâtre. Dans la foule qui se presse maintenant aux avants des larges portes sculptées de l’Archevêché, on devine derrière son masque le luthiste Thomas Dunford : « On se croirait dans un mauvais film de science-fiction avec tout ce protocole », raille le musicien « Mais heureusement il y a la musique de Mozart pour nous faire du bien. »

 On ne tousse plus

Derniers mouvements des spectateurs qui s’emmitouflent dans leur châles car – situation sanitaire oblige – le festival ne distribue plus de plaids. Arrive enfin cette minute si savoureuse qui plonge la grande salle dans un silence attentif avant que la musique ne s’échappe de la fosse. Paradoxe étonnant en pleine pandémie de Covid-19, les raclages de gorges et autres borborygmes naso-pharyngés – si présents dans les salles du monde d’avant – ont totalement disparus ! À croire que le public ne tousse plus. On se remémore la célèbre intervention de William Christie dans cette même fosse : alors qu’un spectateur toussait bruyamment, le chef s’était retourné admonestant le coupable d’un « quand on est malade, on reste chez soi »…

À l’entracte on repère plusieurs adolescent.e.s, parmi les têtes en grande majorité grisonnantes. Avec des parents qui travaillent à l’Archevêché, Violette, 11 ans, et Milla, 14 ans, sont des habituées du festival. Les jeunes filles sont joyeuses : « Cela fait tellement plaisir de revoir du monde et de retourner dans une salle ». Il y a aussi Alonis, 14 ans, qui n’en est pas non plus à son premier opéra. Le pass sanitaire pour lui ? « cela ne me décourage pas du tout. Après 18 mois de confinement, j’ai commencé par retourner au théâtre et au cinéma et je vais continuer à sortir. » On croise également deux jeunes Suissesses en provenance de Bâle qui viennent pour la première fois à Aix-en-Provence.

Confiance

Le lendemain, pour le Combattimento, la théorie du Cygne noir qui se joue au théâtre du jeu de paume, le protocole sanitaire est allégé. Les 493 places de ce théâtre à l’italienne construit en 1756 échappent au pass sanitaire encore pour quelques jours. Le sentiment qui domine largement dans le public est encore le bonheur de se retrouver. Thomas, professeur de littérature dans un lycée parisien, se dit bouleversé d’être à nouveau dans une salle de spectacle. « Durant le confinement, je n’ai pas pu regarder un spectacle en streaming, c’était trop d’émotion pour moi de ne pas être dans la salle », nous confie le professeur quadragénaire.

Aux abords du Grand Théâtre de Provence, c’est un public beaucoup plus international qui se presse ce dimanche 11 juillet : on croise des spectatrices et spectateurs de Singapour, Londres, New York, Berlin, Venise, et Moscou venu.e.s spécialement à Aix pour ce Tristan Und Isolde. Il faut dire que c’est l’entrée au répertoire d’un des monuments de l’histoire de la musique dont le fameux accord du prélude a fait basculer la composition musicale vers l’atonalisme.

Donatella et son mari ont fait le déplacement de Venise pour assister à cette production. Suivre la finale ou écouter de l’opéra, le choix n’a pas été cornélien pour ces italiens qui préfèrent Roger Federer. Derrière son masque FFP2, Donatella nous confie que le pass sanitaire est la condition sine qua non pour retourner dans une salle : « En Italie, les places sont beaucoup plus écartées et seules les personnes d’une même famille peuvent être assises à côtés. Je me sens plus en confiance en sachant que tout le public a été testé. »

 Opéras et matchs

Nous discutons aussi avec deux jeunes musiciens londoniens qui se sont installés à Berlin en 2018 pour fuir le Brexit : « Cela devenait trop compliqué de travailler en Europe ». Ils sont en ce moment en production au festival de Radio France et de Montpellier et sont venus passer le week end pour voir la production de Tristan und Isolde et retrouver des collègues qui jouent au London Symphony Orchestra (LSO). On évoque la finale Italie-Angleterre qui doit débuter dans une demi-heure, « les collègues du LSO sont un peu frustrés de ne pas pouvoir suivre le match de ce soir », plaisante l’un d’eux « Le chef, Simon Rattle, va peut-être prendre des tempis plus rapides pour terminer plus vite », s’amuse le second.

Un couple new-yorkais évoque son émotion à écouter de nouveau de la musique en live alors que le Metropolitan Opera est fermé depuis plus d’une année. Il y a aussi ce jeune garçon de 11 ans qui étudie la viole de gambe. Il s’appelle Tristan et vient écouter l’opéra au titre éponyme pour la première fois.

Au deuxième entracte, mon voisin de devant regarde discrètement son téléphone pour vérifier le score de la finale de l’Euro. Aurait-il préféré pouvoir regarder le match plutôt que d’être ici ? « Non c’est par pure curiosité », nous assure-t-il.

Après cinq heures de musique, la salle accueille triomphalement l’équipe de Tristan, les spectateurs sont debout, et lancent des bravos chaleureux au LSO et à Sir Simon Rattle, chef favori du festival. Wagner aurait-il la même main divine que Maradona ? À ressentir l’énergie et le bonheur manifeste du public à se retrouver pour partager collectivement ce concert, on se dit que l’opéra peut être fédérateur au même titre qu’un match de foot.

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