Durand-Salabert-Eschig : « Une priorité, décloisonner. »

Elsa Fottorino 28/02/2011
Ce secteur connaît, depuis quelques années, de nombreux changements. Des maisons se regroupent, d’autres se créent... Toutes se retrouvent face à Internet. Nous lançons une enquête auprès des principaux éditeurs de musique.
Premier rendez-vous avec Nelly Quérol, directrice générale des éditions Durand-Salabert-Eschig. Elle nous présente les projets de cette maison plus que centenaire.
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Quelle est la ligne éditoriale des éditions Durand-Salabert-Eschig ?
Nous mettons l’accent sur les musiques concertantes et les genres opératiques, plus que sur la pédagogie. Il s’agit de rester fidèle au passé en ciblant nos efforts sur un répertoire que l’on connaît bien. Cela correspond également à un choix stratégique et économique. Par ailleurs, nous devons valoriser la musique d’aujourd’hui afin de continuer à exister. Debussy, Ravel, Poulenc, Messiaen ont contribué au rayonnement de la musique française dans le domaine classique. En mettant en valeur la musique contemporaine, nous participons à l’enrichissement de cette tradition.

Pourquoi mettre l’accent sur les répertoires plus symphoniques ?
Aujourd’hui, on accorde une part très importante à l’image, au visuel. Or, l’opéra et la symphonie ont plus de chance d’être accompagnés par une chorégraphie ou par une installation audiovisuelle qu’une œuvre pour instrument seul. Nous recherchons cette interaction entre les formes artistiques. Aujourd’hui, le mélange des genres revient peu à peu à la mode.

Privilégiez-vous une esthétique particulière en matière de musique contemporaine ?
Nous avons dans notre catalogue des compositeurs de tous les courants esthétiques. Les querelles de chapelle appartiennent au passé. Nos choix dépendent surtout de la qualité musicale d’une œuvre et de la personnalité du compositeur. Nous éditons Philippe Hersant ou encore Philippe Manoury, deux compositeurs qui ont chacun un univers très spécifique. Dans notre catalogue, les styles ont toujours été assez éclatés : des artistes comme Xenakis et Satie cohabitent ! En tant qu’éditeur, il est très important de se faire l’écho de la diversité musicale.

Editez-vous de jeunes compositeurs ?
En général, l’édition d’une partition est liée à une création. Autrement, la reprise d’œuvre est très difficile. Il faut que le compositeur soit reconnu par les interprètes, sinon sa musique n’a qu’une vie de papier. C’est un investissement important que d’éditer. Pour un opéra de 90 minutes, le coût varie entre 40 000 et 90 000 euros. On imprime toujours une œuvre dans l’idée de la faire vivre.

Quels sont vos projets de développement ?
Nous souhaitons développer de plus en plus l’outil Internet. Il s’agit d’adapter les méthodes utilisées par la musique de variété - le blog, Facebook, l’interactivité - à la musique classique. C’est un moyen de toucher un public plus large. Notre objectif serait de décupler notre impact en s’adressant à un public non professionnel. Pour cela il faut stimuler l’intérêt autour de la figure des compositeurs. Aujourd’hui, nous travaillons encore beaucoup par "blocs", avec des institutions comme la Cité de la musique ou l’Ircam. La priorité est désormais de décloisonner.

De nombreuses partitions sont en ligne gratuitement. Comment faites-vous face à cette concurrence d’Internet ?
Certains sites reproduisent nos œuvres. Dans ce cas, nous leur écrivons pour leur demander de les retirer. D’un autre côté, nous avons entrepris de mettre le plus de partitions possible en ligne. Beaucoup sont déjà numérisées, mais celles qui appartiennent au patrimoine ne le sont pas forcément. Cela prend du temps. Dans l’idéal, j’aimerais numériser les œuvres en location et que les musiciens voient défiler leur partition sur iPad... Mais pour l’instant, nous faisons encore des envois papier pour les œuvres en location.

Vous faites partie du groupe Universal. Quels liens entretenez-vous avec la maison de disque ?
Yann Ollivier, qui est directeur d’Universal Classique et Jazz, est un allié potentiel et il nous arrive de croiser nos artistes. Cependant, ce n’est pas toujours évident car les interprètes jouent souvent des répertoires qui appartiennent au domaine public. Or, nous défendons des ouvrages protégés. Mais cela reste un challenge intéressant. Par ailleurs, on essaie de se coordonner sur certains événements. A l’occasion de l’anniversaire de Debussy, nous avons mis au point un enregistrement de ses mélodies posthumes. Aussi, nous avons prévu pour l’année à venir de mettre l’accent sur la musique de Xenakis, à l’occasion des dix ans de sa disparition. Mais nous n’avons aucune obligation d’exclusivité et je travaille également avec des labels comme Sony, Virgin, Naïve...

Une de vos priorités est de décloisonner la musique classique. Vos œuvres ont-elles une vie en dehors du milieu musical ?
Nous avons au sein du groupe un service de synchronisation. C’est une équipe qui a pour rôle d’intégrer nos œuvres à des œuvres télévisuelles ou cinématographiques. Cela nous permet de signer des contrats parfois avantageux. C’est grâce à cela que l’on a pu entendre des extraits de la musique de Scelsi dans le dernier film de Martin Scorsese : Shutter Island. Le Boléro de Ravel a accompagné une publicité Coca-Cola, tandis que le Concerto en sol a été intégré à une publicité de la Générale Electrique.
Propos recueillis par Elsa Fottorino

Une maison chargée d’histoire

Fondée en 1869, la maison Durand a édité les plus grands compositeurs français : Saint-Saëns, Fauré, Debussy, Ravel, Milhaud, Poulenc, Duruflé, Jolivet, Messiaen et bien d’autres. Durand a acquis en 1987 les fonds Amphion et Max Eschig (fondé en 1907). Quant aux éditions Salabert, créées en 1878, elles sont à la tête d’un riche fonds de variété et de musique dite légère, mais ont aussi un remarquable catalogue de musique contemporaine.
En 2007, les éditions Durand-Salabert-Eschig ont été rachetées par Universal Music. Leur fonds représente plus de 30 000 œuvres et couvre un siècle de musique classique en France.

Les autres volets de notre enquête sur les grandes maisons d’édition européennes : 
Billaudot (LM400), Schott Music (LM401), Ut Orpheus (LM402), Leduc (LM403), 
Breitkopf & Härtel (LM404), Boosey & Hawkes (LM405), Bärenreiter (LM406).

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