Les musiciens français dans les orchestres suisses

Antoine Pecqueur 21/03/2011
Nous poursuivons notre enquête sur les instrumentistes français travaillant dans les orchestres à l’étranger. Cette fois-ci, destination la Suisse, un pays où le fonctionnement des formations symphoniques présente de nombreuses particularités.
Située au cœur de l’Union européenne dont elle ne fait pas partie, la Suisse a toujours été considérée comme un pays à part. Une spécificité que l’on retrouve à différents niveaux : linguistique (quatre langues sont parlées dans cette nation grande comme la région Rhône-Alpes), politique (avec une organisation en cantons, où le vote à main levée des habitants est parfois encore pratiqué), militaire (la célèbre neutralité helvétique)...
Le fonctionnement des orchestres symphoniques ne fait pas exception et présente lui aussi de nombreuses particularités, dont témoignent les instrumentistes français en poste de l’autre côté du Jura.

Un système de concours sur invitation

Les orchestres suisses sont composés d’un grand nombre de musiciens étrangers. L’Orchestre symphonique de Berne (siège du gouvernement fédéral) a d’ailleurs adopté comme slogan : « 16 nations, une seule langue ». Si les formations helvètes sont si internationales, c’est pour une raison simple : il n’y a pas assez de musiciens suisses susceptibles d’intégrer tous les pupitres. « Les vents sont de bon niveau, mais il y a longtemps eu en Suisse un manque crucial de cordes. Heureusement, la situation évolue », remarque Lisa Schatzman, violon solo de l’Orchestre symphonique de Lucerne (et ancien membre du quatuor Psophos).
Pour autant, la Suisse ne doit pas être vue comme un eldorado pour les musiciens étrangers. Car les places y sont chères... La plupart des orchestres adoptent le système en vogue en Allemagne, qui consiste à "inviter" les musiciens au concours. Le principe est simple : l’instrumentiste envoie son curriculum vitae et l’orchestre le sélectionne ou non pour venir passer l’épreuve. Pour certains postes, il arrive que plus de 200 candidats se présentent. Après sélection, une cinquantaine de musiciens sont invités au concours. Mais alors, comment arriver à être sélectionné ? Sortir d’un conservatoire prestigieux, avoir travaillé avec un professeur reconnu, ou bénéficier d’une lettre de recommandation sont autant d’atouts sur un CV. L’épreuve se déroule en général devant les membres de l’orchestre (parfois au grand complet, mais les premiers tours s’effectuent derrière paravent), et peut comporter, avant le concours proprement dit, une étape éliminatoire. « Cette sorte de présélection, appelée en allemand Vorprobespiel, est destinée aux musiciens qui se présentent au concours avec un bon CV mais qui n’ont pas de poste d’orchestre. En franchissant avec succès cette étape, ces instrumentistes peuvent ensuite se présenter au concours à proprement parler, où sont invités directement les musiciens ayant déjà un poste dans un autre orchestre symphonique », nous explique Loïc Schneider, flûte solo à l’Orchestre de la Suisse romande. Certaines étapes du concours se déroulent parfois en musique de chambre avec les autres membres de l’orchestre. Enfin, des formations comme l’Orchestre de l’Opéra de Zurich demandent aux candidats de jouer aussi, dans certains pupitres (notamment les cuivres), l’instrument ancien.

Une période d’essai d’un an

En France, une fois passé le concours, le musicien doit suivre, comme tout salarié, une période de stage avant d’être titularisé. Mais cette étape est souvent vue comme une simple formalité ; seuls des problèmes de comportement peuvent parfois aboutir à une non-titularisation.
En Suisse, les musiciens sont, eux, confrontés à une période d’essai d’un an qui se révèle décisive. « C’est une période très étrange et vraiment stressante. Les autres musiciens parlent peu, viennent rarement nous voir. Et au bout d’un an, l’ensemble des musiciens de l’orchestre est appelé à voter. Pour être titulaire, il faut obtenir plus de deux tiers des voix. Après mon premier essai, je n’ai pas eu assez de suffrages. Il s’est avéré que mon collègue trompettiste avait appelé les autres musiciens pour leur demander de ne pas voter pour moi... J’ai donc dû accomplir une deuxième période d’essai qui cette fois-ci a abouti à un vote positif », nous raconte Nicolas Bernard, trompettiste à l’Orchestre de chambre de Lausanne (ancien membre de la Musique de la Garde républicaine). Dans le même orchestre lausannois, le clarinettiste Julien Chabod a eu, lui, moins de chance. Après sa deuxième année d’essai, il n’a pas obtenu plus des deux tiers des voix. Et une troisième année à l’essai n’est pas autorisée... Cette pratique se retrouve dans de nombreux orchestres, même si parfois ce ne sont que les chefs de pupitre, et non l’orchestre au complet, qui sont appelés à voter pour la titularisation d’une jeune recrue.
« La démocratie suisse est un peu particulière, constate Loïc Schneider. Comme c’est le cas pour les questions politiques, il est courant dans ce pays de donner son avis et de voter. Tous les musiciens sont d’ailleurs très investis dans la vie de l’orchestre. Il y a beaucoup de commissions, aussi bien pour l’artistique que pour le social, la santé, les retraites... Et comme chacun tient à s’exprimer, les réunions durent toujours au moins trois heures. »

Une intégration parfois difficile

Se retrouver dans un orchestre étranger du jour au lendemain n’est jamais chose facile. Mais en Suisse, la situation est très particulière. Suivant les cantons, on parle français, allemand ou italien (le romanche, la quatrième langue du pays, est très peu usité). La majorité des orchestres se trouvent en Suisse alémanique, qui est aussi la partie géographiquement la plus importante du pays. « J’avais travaillé pendant sept ans en Allemagne. Je parlais donc bien l’allemand, ce qui a facilité le contact avec les autres musiciens à mon arrivée à Lucerne, une chose très importante quand on est violon solo », nous confie Lisa Schatzmann. Pour autant, maîtriser la langue ne suffit pas, notamment pour s’intégrer, au-delà de l’orchestre, dans la société suisse. « J’ai toujours l’impression d’être une étrangère. Ce n’est pas évident de faire partie de ce pays en tant que Française. Les Suisses allemands sont très protectionnistes », observe Anouk Theurillat, chef d’attaque des seconds violons de l’Orchestre symphonique de Berne.
Est-ce alors plus facile de travailler, en tant que Français, en Suisse romande ? Nicolas Bernard nous rappelle qu’« il y a toujours une sorte de "guéguerre" entre la Suisse et la Savoie. Même si l’on est francophone, l’intégration n’est pas évidente ». Ce protectionnisme se retrouve à travers l’emploi des musiciens supplémentaires qui, dans certains orchestres, est régi directement par le syndicat Usdam (Union suisse des artistes musiciens), le syndicat unique des orchestres suisses. Ce dernier dresse une liste privilégiant les musiciens locaux. Une "préférence nationale" que l’on retrouve dans de nombreux pays européens.

Un très bon niveau musical

La Suisse ne comporte pas d’orchestres comparables au Philharmonique de Berlin ou au Symphonique de Londres. Mais, au regard de la taille du pays, le nombre et le niveau des phalanges symphoniques peuvent être considérés comme exceptionnels. Les avis sont unanimes pour distinguer, parmi les orchestres helvétiques, deux formations de premier plan : l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich et celui de la Suisse romande (les deux formations sont d’ailleurs en grande rivalité, surtout depuis que des cordes de la formation romande ont préféré aller travailler à Zurich). Mais même les phalanges moins connues n’ont pas à rougir face à d’autres orchestres de grandes villes européennes. « Il y a beaucoup de sérieux dans le travail, remarque Anouk Theurillat. Les musiciens ont un vrai respect du chef et de la hiérarchie. En France, quand le chef n’est pas très bon, c’est parfois la débandade. Ici, on essaie toujours de faire le mieux possible. » On notera ce bel exemple de vie démocratique à l’Orchestre symphonique de Berne : pour choisir, l’année dernière, leur nouveau directeur musical, les musiciens ont joué en concert sous la baguette de chefs susceptibles de prendre le poste et ont ensuite voté. C’est le Suisse Mario Venzago qui a été nommé. Loïc Schneider remarque, quant à lui, une particularité musicale de l’Orchestre de la Suisse romande : « Cet orchestre s’est spécialisé dans la musique française sous la direction d’Ernest Ansermet ou d’Armin Jordan. Mais récemment, avec Marek Janowski, c’est le répertoire germanique qui a été mis à l’honneur. On arrive donc à une sorte de double culture. D’ailleurs, la moitié des contrebassistes joue avec l’archet à l’allemande et l’autre avec l’archet à la française. On a aussi bien des bassons français que des fagotts allemands ! »

Répertoire contre “stagione”, le système des opéras

Aussi spécifique soit-elle, la culture suisse n’en demeure pas moins influencée par les pays frontaliers. D’un côté, la Suisse romande se rapproche de la France et, de l’autre, la Suisse alémanique de l’Allemagne. On retrouve cette séparation entre les deux Suisse (appelée joliment Röstigraben, la frontière du rösti, du nom d’une spécialité culinaire de Suisse alémanique) dans le fonctionnement des maisons d’opéra. Les théâtres lyriques de Genève et de Lausanne donnent leurs productions les unes après les autres, selon le principe de la stagione (saison), comme il est d’usage en France. Tandis que de l’autre côté du fameux Röstigraben, les spectacles sont donnés selon le principe du répertoire, à l’allemande, alternant jusqu’à quatre opéras différents la même semaine. Mais les choses changent : « Ce système germanique pose problème. Il nous arrive de ne pas jouer un ouvrage pendant un mois et de le reprendre sans répétition. Quand c’est du Strauss ou du Wagner, c’est un vrai défi... On essaie donc maintenant de passer au système français ! » nous explique Anouk Theurillat. Le fait est que, des deux côtés de la Sarine (la rivière qui marque la frontière entre les deux Suisse), les orchestres sont nombreux à se partager entre symphonique et lyrique. « Nous faisons huit productions lyriques par an à l’Orchestre de la Suisse romande, témoigne Loïc Schneider. Marek Janowski n’aimait pas cela, et disait qu’il avait toujours besoin d’une ou deux répétitions après les opéras pour que l’orchestre retrouve son niveau. Cela tient peut-être au fait qu’il y a moins de pression dans la fosse que sur scène. Mais la pratique du lyrique nous apprend aussi l’humilité. » Seule exception : Zurich, où l’Orchestre de la Tonhalle se consacre exclusivement au répertoire symphonique tandis que l’Orchestre de l’Opéra joue les ouvrages lyriques.

Une rémunération attrayante

Les musiciens suisses ont une rémunération bien plus élevée que leurs homologues français. « On commence, en début de carrière, à 4 500 francs suisses par mois (environ 3 500 euros), pour finir à 9 000 francs suisses (environ 7 000 euros) », expose Nicolas Bernard. A noter que, d’un orchestre à l’autre, les montants peuvent bien sûr légèrement varier (les orchestres les mieux payés sont sans surprise ceux de la Suisse romande et de la Tonhalle de Zurich). Mais le coût de la vie est également supérieur à celui des autres pays européens, notamment pour l’alimentation ou les services (téléphone, Internet...). Le système fiscal est lui aussi très particulier : l’impôt est prélevé à la source et varie suivant la ville où l’on travaille. D’où le fait que de petites communes ont attiré des stars à forts revenus, à qui elles offrent des montants d’impôts très peu élevés. On constatera néanmoins que les musiciens français sont rares à demander la nationalité suisse. Un processus de toute façon assez long, exigeant d’avoir vécu au moins dix ans sur le territoire et comportant un examen. Reste que la crise financière a plutôt avantagé les musiciens français travaillant en Suisse. « La crise favorise les monnaies refuges comme le franc suisse ou le yen. J’ai gagné 30 % de pouvoir d’achat », nous glisse Nicolas Bernard.

Un cadre agréable

Imaginez le décor : le musicien qui travaille à Zurich, Lucerne ou Lausanne vit au bord d’un lac entouré de montagnes. On connaît pires conditions professionnelles ! « L’atmosphère est vraiment différente de la France. Les gens sont globalement plus détendus », juge Lisa Schatzmann. Les orchestres ont par ailleurs la chance de se produire dans de très belles salles de concerts. Des salles historiques, comme la Tonhalle de Zurich ou le Victoria Hall de Genève, mais aussi des édifices modernes, comme la salle de Lucerne construite par Jean Nouvel, dont l’acoustique est assurément l’une des meilleures d’Europe. « C’est un pays qui a l’avantage d’être très central. On est rapidement à Paris ou dans d’autres villes de France », observe de son côté Loïc Schneider.

Les résultats des votations récentes (les Suisses sont régulièrement appelés à s’exprimer sur des sujets par référendum) ont néanmoins fait grincer les dents de nombre de musiciens étrangers. En quelques mois ont été votés l’interdiction de la construction des minarets, l’expulsion des délinquants étrangers à l’issue de leur peine et le maintien des armes de service à la maison... En revanche, la vie culturelle semble à l’abri de toute dérive populiste. Les orchestres sont financés majoritairement par des fonds publics (la ville, le canton, mais très peu au niveau national), tout en ayant des recettes de mécénat non négligeables, à la fois individuel et d’entreprises. Contrairement à d’autres pays, les formations symphoniques ne sont donc pas menacées. Un pays décidément paradoxal...

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