Changer de conservatoire, un risque de déclassement pour l’élève

André Peyrègne 11/04/2011
Nombreux sont les élèves à changer de conservatoire. Contrairement à ce que connaît l’Education nationale, ces changements d’établissement peuvent donner lieu à des déclassements. Cela pose à la fois la question de l’hétérogénéité des niveaux entre les différents conservatoires, mais également celle de la valeur des diplômes obtenus.
Le problème des étudiants déclassés lors d’un changement de conservatoire reste un sujet délicat. « Je n’ai pas envie de m’exprimer sur ce sujet trop complexe », nous a dit d’emblée le directeur d’un CRR. En matière de placement des élèves dans les niveaux, chaque conservatoire s’impose sa propre éthique. Trois directeurs d’établissement ont quand même accepté de nous confier leurs règles de conduite.

Les conservatoires : une disparité des niveaux ?

Le paysage des conservatoires français se répartit entre les conservatoires à rayonnement régional (CRR), départemental (CRD), intercommunal (CRI), etc. Entre ces différentes structures, les niveaux sont parfois disparates, ce qui oblige les directeurs à déclasser certains élèves. « Les disparités sont les plus flagrantes au niveau du 3e cycle », note André Peyrègne, directeur du CRR de Nice. En effet, certains élèves s’inscrivent à Nice dans l’espoir d’intégrer ensuite l’un des deux CNSMD, ce qui oblige l’établissement à se maintenir à un certain niveau. Il existe donc des décalages de niveaux entre les élèves qui souhaitent simplement poursuivre leurs études musicales par suite d’un déménagement, par exemple, et ceux qui se présentent dans un but préprofessionnel. Par ailleurs, certains établissements suscitent quelques réticences... « Nous avons des a priori sur certains conservatoires. Le reclassement existe », confirme André Peyrègne. Ces disparités sont accentuées par l’arrivée d’étudiants étrangers dans certains CRR, comme c’est le cas à Nice : « L’arrivée d’étudiants chinois a fait monter le niveau et augmente la concurrence. Ces étudiants arrivent avec un niveau extraordinaire. Cela n’aurait pas d’intérêt de ne prendre que des étrangers, au détriment des étudiants français, mais il est important que nos élèves en diplôme d’études musicales (DEM) soient confrontés à la réalité de ce qu’est le marché international », poursuit André Peyrègne. De son côté, Jean-Pierre Pommier, directeur du CRD de La Rochelle, constate au contraire une « disparité de niveaux de moins en moins grande. Le corps professoral a une plus grande conscience des enjeux globaux. Il y a des régulations et des modes d’évaluation installés plus structurés. Cela permet de relativiser : les disparités peuvent toujours exister, mais elles ne sont pas forcément liées à l’établissement ».

Les reclassements

Les directeurs de conservatoires s’imposent parfois des règles en matière d’examens. A La Rochelle, Jean-Pierre Pommier s’est prescrit une ligne directrice : « Quand l’élève vient d’un établissement classé, on lui demande une attestation de scolarité et on le replace au même niveau. Nous considérons qu’il s’agit d’un transfert. Le test d’entrée sert surtout à éviter les décalages, à positionner l’élève à sa juste place, notamment en formation musicale où les cours sont collectifs. Il nous arrive de repositionner un élève, mais il ne peut être déclassé. S’il dispose d’un brevet de fin de 2e cycle, je n’ai pas à le remettre en cause. En aucun cas on ne se permet de déjuger une décision prise par un jury. » André Peyrègne cherche également à appliquer une ligne de conduite, même si elle est parfois difficile à suivre. « J’ai un principe théorique, celui de l’équivalence des diplômes. A priori, on prend un élève qui se présente au concours d’entrée quand il est diplômé d’un autre conservatoire. Mais l’expérience m’a appris qu’il y avait des disparités de récompenses entre les différents diplômes de conservatoires. C’est pour cela que la réinscription, qui devrait être automatique, ne l’est pas... Nous avons une autre règle tacite : si un étudiant a eu son DEM, il ne le repasse pas. On essaie au maximum d’appliquer ces règles, même si ce n’est pas toujours évident. Mais cela n’est pas si inconvenant qu’il y paraît de déclasser un élève. En troisième cycle, nous avons affaire à des adolescents. Ils peuvent changer d’une année sur l’autre.»

Harmoniser les diplômes

Afin d’éviter ces problèmes de déclassement des élèves, de nombreux conservatoires s’harmonisent. Dans certains cas, l’examen du DEM est organisé à l’échelle régionale. Cette réforme se met par exemple progressivement en place au CRR de Nice. D’autres réformes se concrétisent, notamment la mise en place du cycle d’enseignement professionnel initial (Cepi) dans les conservatoires et qui délivre le diplôme national d’orientation professionnelle (DNOP), remplaçant le DEM. Seules deux régions l’ont mis en place : Nord-Pas-de-Calais et Poitou-Charentes. L’évaluation du module principal du DNOP est organisée par la région. Par ailleurs, les membres du jury sont nommés par le ministre de la Culture. Cependant, si cela semble apporter une solution à l’harmonisation des diplômes, il s’agit d’une réforme encore difficile à appliquer et un grand nombre d’établissements ont suspendu sa mise en place. En matière de diplôme, le paysage reste donc hétérogène. « Il serait quand même bien d’harmoniser les contenus avec des schémas nationaux et des orientations pédagogiques, affirme Jean-Pierre Pommier. Cela n’est pas possible si les directeurs ne cherchent pas à se rapprocher des directives ministérielles. Il y a encore des médailles d’or qui circulent!»

La place des “écoles municipales”

Souvent, les élèves qui ont débuté leur scolarité musicale dans une école de musique communale (CRC, EENC...) se présentent par la suite dans un CRD ou un CRR. Sont-ils les premières cibles des déclassements ? « Dans certains établissements, on minore systématiquement », note Gérard Laporte, directeur de l’école de musique de Moulins. « Il arrive de repositionner un élève provenant d’un établissement non classé. Un élève qui vient d’un CRR a plus de chances. Je considère qu’il y a une obligation de continuité du service public, note Jean-Pierre Pommier. Cependant, il faut privilégier un élève méritant et compétent. » Ces élèves ne semblent pas privilégiés lors des examens d’entrée. « Les écoles communales fonctionnent très souvent avec des personnes de grande qualité, constate André Peyrègne. Mais, à terme, le niveau ne peut pas être le même, car il y a moins de concurrence. Un deuxième cycle en école communale n’est pas équivalent à un deuxième cycle en CRR. Il est évident que les niveaux sont disparates. » Cependant, les écoles communales cherchent à s’aligner le plus possible sur les exigences de niveau requis dans les CRD et CRR. C’est ce que confirme Gérard Laporte : « Ici, les élèves sont mobiles. A partir de la classe de 3e, ils s’éloignent pour aller vers Clermont-Ferrand ou Montluçon. Généralement, ils sont admis dans ces conservatoires dans les niveaux identiques, voire plus élevés. » Le fonctionnement de ces écoles suit le modèle de cycle des conservatoires. Il y a également des examens de changement de cycle évalués par un jury de professeurs de conservatoires. C’est le cas à Moulins. Mais Gérard Laporte reconnaît que « le diplôme a seulement une valeur de témoignage. Il n’est reconnu qu’au sein de l’école ».

Les disparités de niveaux entre les conservatoires ont pour conséquence une dévalorisation de certains diplômes. Cependant, elles ne sont pas forcément liées à la qualité d’un établissement. Un facteur humain entre en compte, notamment celui de la relation duelle du professeur à son élève. « Lorsque j’auditionne un musicien, j’essaie de prendre en compte ces paramètres, d’évaluer le mérite du candidat, mais ce n’est pas évident. Je ne crois pas aux concours injustes, mais on peut se tromper, confie André Peyrègne. Lorsque Verdi n’a pas été admis au conservatoire de Milan, il est clair que l’on s’est trompé!»
Elsa Fottorino

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