Oh mia patria...

Philippe Thanh 02/05/2011
Le début du film Senso de Luchino Visconti montre une représentation du Trouvère de Verdi à Venise. Le chœur du 3° acte « All’armi, all’armi ! » (Aux armes, aux armes !) y sonne comme un défi aux officiers autrichiens qui occupent le parterre et, du poulailler de La Fenice, fusent des cris « Viva Italia ! » et « Viva Verdi ! », tandis que des affichettes vert, blanc, rouge volettent dans la salle.
On ne pouvait que songer à cette scène en regardant, sur Arte le 17 mars, Nabucco retransmis en direct de l’Opéra de Rome, à l’occasion du 150e anniversaire de l’unité italienne. Riccardo Muti est au pupitre, le président du Conseil Silvio Berlusconi est dans la salle. A l’issue du fameux Chœur des esclaves, « Va pensiero... », souvent considéré comme le second hymne national italien, la salle réclame un bis et l’on entend quelqu’un crier : « Longue vie à l’Italie ! »

Le maestro se tourne alors vers le public pour déclarer : « Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie, mais en tant qu’Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j’acquiesce à votre demande de bis. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le chœur qui chantait "Oh ma patrie si belle et perdue !", j’ai pensé que, si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, notre patrie serait vraiment "belle et perdue". »
Et le « Va pensiero... » est bissé. Tous les spectateurs se lèvent alors et chantent avec le chœur, à l’invitation de Riccardo Muti. Des images que l’on ne peut regarder sans partager l’émotion du public et des choristes dont beaucoup essuyaient une larme. Il ne faut pas sous-estimer la force des symboles. La prise de position vigoureuse de Muti - qui n’a pas la réputation d’être un homme de gauche - intervient après de nombreuses protestations d’intellectuels et d’hommes de culture (dont Daniel Barenboïm, lors de la soirée d’ouverture de la Scala de Milan, le 7 décembre dernier) sur la destruction systématique du patrimoine italien entreprise par le pouvoir actuel. Et il ne s’agit pas seulement de la musique, avec les coupes pratiquées dans les subventions des théâtres lyriques : on se souvient du scandale provoqué par l’effondrement, faute d’entretien, de la maison des Gladiateurs à Pompéi...
On aime à penser que le geste si fort de Riccardo Muti est pour une part à l’origine de la décision prise en conseil des ministres le 23 mars, que rapporte le mensuel Il giornale della musica : outre le changement de ministre de la Culture, un fonds de 150 millions d’euros en faveur de la culture est créé, dont bénéficiera notamment le spectacle vivant.
Tout espoir n’est peut-être pas perdu et on rêve que l’Italie qui, depuis la Renaissance, n’a cessé de nourrir l’architecture, la peinture, la littérature, la musique européennes, retrouve la place éminente qui est la sienne dans le concert culturel de notre continent.
Philippe Thanh

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