Chef d’orchestre, un métier qui se féminise ?

Elsa Fottorino 02/05/2011
Eve Queler, à la tête de l’Orchestre d’Opéra de New York qu’elle avait fondé en 1971, fut l’une des pionnières. Depuis, Marin Alsop, Simone Young, Laurence Equilbey, Xian Zhang, Emmanuelle Haïm... lui ont emboîté le pas. Pour s’imposer comme chef d’orchestre, elles ont dû faire preuve d’une volonté à toute épreuve. Etat des lieux d’une profession qui s’ouvre peu à peu aux femmes.
Il y a encore une vingtaine d’années, une femme qui souhaitait devenir chef d’orchestre se heurtait à une certaine hostilité. Claire Gibault, aujourd’hui membre du Conseil économique et social après avoir siégé au Parlement européen, fut la première femme à diriger l’Orchestre de la Scala ou les musiciens de la Philharmonie de Berlin. Elle rappelait, il y a peu (LM309) : « Quand une jeune femme qui veut faire carrière de chef d’orchestre me demande conseil, je ne peux que lui dire de monter son propre ensemble. Aucun grand orchestre n’appellera une femme à sa tête. » Force est de constater que la situation est toujours la même. La plupart des jeunes femmes qui se sont imposées récemment dans la direction d’orchestre l’ont fait à la tête de leur propre ensemble.
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« Une fois la décision prise, on ne nous encourage pas beaucoup. J’ai fait mes études au Conservatoire de Vienne qui était à l’époque très conservateur. Même la musique française avait du mal à passer la porte, alors imaginez-vous une femme qui dirige ! », confie Laurence Equilbey, chef d’orchestre et directrice musicale du chœur de chambre Accentus. Mais cette réticence ne se déclare pas de manière ouverte. « C’est plutôt quelque chose de ressenti, poursuit-elle. Quand j’ai créé Accentus, j’ai vite compris qu’il faut toujours lutter pour être entendue et cela demande un véritable effort personnel. » Les institutions n’acceptaient pas toujours l’idée d’une femme à la baguette. « Au conservatoire de Nancy, on avait à l’époque un directeur qui ne supportait pas qu’une femme entre dans la classe de direction d’orchestre. Cela le rendait furieux ! » confirme le contralto Nathalie Stutzmann, qui s’est récemment mise à la direction d’orchestre. Aujourd’hui, la situation semble plus ouverte. « Il faut prendre garde à ne pas tomber dans la paranoïa. J’ai des relations très sereines avec de nombreux orchestres, notamment l’Orchestre de l’Opéra de Rouen et l’Ensemble orchestral de Paris », précise Laurence Equilbey.
De son côté, la pianiste et chef d’orchestre Elizabeth Cooper mise sur la patience. « Certaines femmes veulent être tout de suite chef. Pour moi, c’est une apothéose qui arrive dans la suite logique des choses. A 25 ans, j’étais assistante de Claudio Abbado à la Scala de Milan. Cela m’a forgé un métier. Je commence seulement à me faire respecter. » Aujourd’hui, la situation semble avoir évolué dans le bon sens. « Dans le cadre des études, les étudiants chefs, garçons ou filles, sont plutôt très protégés », observe Mélisse Brunet, étudiante en direction d’orchestre au Cleveland Institute of Music.

Le risque de l’autocensure

Dans des pays comme la Chine, l’heure n’est pas vraiment à l’ouverture. « J’ai commencé à apprendre le piano quand j’étais enfant. Mes parents ne se font toujours pas à l’idée que je sois chef d’orchestre. Ils espèrent encore que je devienne pianiste ! s’étonne Xian Zhang, directrice musicale de l’Orchestre symphonique de Milan. En Chine, on compte seulement quatre ou cinq femmes chefs d’orchestre. » Une proportion dérisoire face à une population de plus d’un milliard d’habitants... Mais même dans un pays comme la France, devenir chef pour une jeune fille ne va pas forcément de soi. « J’avais environ 15 ans lorsque j’ai manifesté le désir de devenir chef d’orchestre. Je crois que mes parents ont dû prendre cette envie pour un rêve d’adolescente et ils ne m’ont pas prise au sérieux. Par la suite, ils ont fait preuve à la fois d’ouverture et de pragmatisme », confie Mélisse Brunet. Pour les générations précédentes, cela semblait inconcevable. « Malgré une famille assez ouverte, j’ai été éduquée dans l’idée que les postes dirigeants n’étaient pas forcément destinés aux femmes. Vous finissez par vous l’interdire vous-même, constate Laurence Equilbey. En classe, j’étais rebelle et dissipée. Cela m’a aidée. » Les préjugés sur le rôle de la femme dans la société peuvent devenir très inhibants. Dépasser le cliché n’est pas une mince affaire. « Je ne peux pas dire qu’on vous met des bâtons dans les roues, mais on vous attend moins à cet endroit qu’un homme », confirme pour sa part Emmanuelle Haïm, directrice musicale du Concert d’Astrée.

Des femmes pour tous les répertoires

Rares sont les grands orchestres symphoniques qui ont nommé des femmes en tant que chef d’orchestre permanent. On compte parmi elles Simone Young, directrice musicale de l’Opéra national de Hambourg, Marin Alsop, directrice musicale de l’Orchestre symphonique de Baltimore (lire entretien)... Pourtant, on les voit très peu sur la scène française et elles sont souvent méconnues du public. Exception qui confirme la règle : la chef sino-américaine Xian Zhang est venue récemment diriger l’Orchestre philharmonique de Radio France à la salle Pleyel. On voit par contre davantage de femmes à la tête d’ensembles baroques (Jane Glover est directrice musicale de Music of the Baroque à Chicago), mais il s’agit souvent de leur propre ensemble (Emmanuelle Haïm et Le Concert d’Astrée, Nathalie Stutzmann et Orfeo 55...). Sans doute la souplesse des formations spécialisées évite-t-elle l’écueil de certains réflexes conservateurs d’orchestres modernes. Des pays font désormais preuve d’ouverture en la matière, comme l’Italie qui, en 2009, a nommé Xian Zhang directrice musicale de l’Orchestre symphonique de Milan. C’est la première fois dans le pays que cette fonction est confiée à une femme. « C’est quelque chose de nouveau pour les musiciens mais ils l’ont complètement accepté et notre relation est très professionnelle », affirme Xian Zhang. Mais dans d’autres pays, cela a encore du mal à passer. La Polonaise Zofia Wislocka a dirigé l’Orchestre symphonique d’Etat d’Antalya (Turquie) : « Les musiciens n’ont pas supporté d’avoir une femme au pupitre. Dès le début, ils m’ont dit : "Une femme ne dirige pas". » Cependant les mentalités évoluent et elle est retournée diriger en Turquie depuis et confie n’avoir eu « aucun problème ». Mais, femme ou non, « le respect s’obtient par la qualité musicale des interprétations », insiste Xian Zhang.

De la difficulté d’être pris au sérieux

Les femmes peuvent parfois avoir l’impression de ne pas être prises au sérieux. Il arrive que certaines tensions se fassent sentir. « Quand ça se passe mal, je me dis que ça vient de ma personnalité, pas du fait que je suis une femme. D’ailleurs, ces débats me fatiguent. Je les laisse derrière moi car ils m’empêchent d’avancer », observe Emmanuelle Haïm. Il serait d’ailleurs réducteur d’assimiler le conflit entre l’Orchestre de l’Opéra de Paris et Emmanuelle Haïm (elle devait diriger Idoménée de Mozart en janvier 2010, mais cela n’était pas allé au- delà des répétitions) à une simple question de machisme. « Le problème avec l’Opéra de Paris vient du fait que ma manière de voir les choses, d’être, ne correspond pas à leur fonctionnement. C’est un orchestre de répertoire qui attend efficacité et rentabilité ; cela ne correspond pas à ma façon de travailler. » Lorsqu’elle est confrontée à des situations ambiguës, Laurence Equilbey préfère ignorer les jugements parasites. « J’ai été invitée en Pologne à diriger le Sinfonia Varsovia. A l’étranger, Laurence est un prénom d’homme. Lorsque les musiciens m’ont vu arriver, il y a eu un mouvement de stupeur totale. Surtout de la part des cuivres. Certains n’avaient jamais vu une femme au podium ! J’ai fait comme si de rien n’était ». Parfois on a presque l’impression que, sur le podium, certaines chefs d’orchestre cherchent à gommer leur féminité, ne serait-ce qu’à travers leur tenue vestimentaire. Pour un peu, lors de sa dernière venue à Paris, on aurait pris Xian Zhang, avec sa coupe masculine et son costume, pour un homme. De son côté, Elizabeth Cooper affirme ne pas diriger en robe avant tout « pour une question de confort, de stabilité ».

Habituer le public aux femmes

Faute de voir régulièrement des femmes diriger, le public est encore loin de considérer cela comme quelque chose de banal. « Il n’arrive pas encore à se figurer qu’une grande interprétation romantique puisse venir d’une femme », constate Emmanuelle Haïm. Et lorsqu’une femme est mise sur le devant de la scène, cela fait parfois événement, mais pour les mauvaises raisons. Emmanuelle Haïm a été en 2007 la première femme invitée à diriger l’Orchestre de l’Opéra de Chicago : « Il y a eu un "buzz" incroyable autour de ma venue. Cela prenait des proportions extravagantes. Je ne suis pas un Martien ou un animal de foire. » Effet pervers de cette surmédiatisation : elle a tendance à marginaliser et à empêcher d’apprécier les choix musicaux de l’interprète. Il suffit pour éviter cela d’habituer le public à la présence féminine, d’où l’importance d’ouvrir la fonction de directeur musical aux femmes. A Milan, Xian Zhang est en poste depuis deux ans, une durée qui lui a permis d’installer un rapport de confiance avec le public. « En Italie, le public est très chaleureux. Il vient pour écouter un bon concert, pas pour voir une femme diriger », se réjouit-elle.

Un déséquilibre plus global

Aujourd’hui en France, le monde de la culture compte très peu de femmes aux postes dirigeants. Coline Serreau qui travaille avec l’Opéra de Paris (La Chauve-Souris, Le Barbier de Séville) est l’une des rares femmes metteur en scène de l’Hexagone. D’ailleurs, cette profession étant largement masculine, la collaboration avec les femmes chefs d’orchestre n’est pas toujours aisée. « Cela m’est arrivé qu’un metteur en scène cherche à prolonger son temps de travail alors que celui-ci est écoulé. Dans ce cas, ce n’est pas facile de reprendre la main. Un homme ne sera pas critiqué s’il impose son autorité alors qu’une femme le sera », regrette Emmanuelle Haïm. « Il y a un appel à lancer à la culture pour que les postes à responsabilité s’ouvrent davantage aux femmes », suggère de son côté Laurence Equilbey. Aux Etats-Unis, la question du leadership féminin est prise très au sérieux. A Manhattan, il existe une école privée, la Grace Church School, destinée à former des futures dirigeantes. Sur le site Internet de l’école, on peut lire en exergue : « Nous enseignons l’intelligence émotionnelle, l’expression de soi et les moyens de parvenir à de saines relations, afin que les filles développent les compétences et la confiance pour devenir des leaders dans le monde d’aujourd’hui. » Il s’agit dès le plus jeune âge de défaire les fillettes des préjugés et de se débarrasser des déterminismes imposés par la société.

« Il y aura égalité entre les hommes et les femmes le jour où on nommera des femmes incompétentes à des postes de responsabilité », disait avec humour l’écrivain Françoise Giroud. On est encore loin de cet "idéal", même si des progrès sont faits. Il semble aussi que la partie sera complètement gagnée lorsque l’on parlera de chef d’orchestre tout court et non plus de femme chef d’orchestre.

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