A propos de Jacques Chailley, la réponse de Jean Gribenski

13/05/2011
Nous avons publié (LM 401) des extraits d’une pétition signée par seize enseignants titulaires de l’UFR de musique et musicologie de l’université Paris IV, à l’appui de la décision du conseil de l’UFR de baptiser du nom de Jacques Chailley un amphithéâtre de l’université. Le musicologue Jean Gribenski, mis en cause dans ce courrier, a souhaité répondre. Nous lui ouvrons bien volontiers nos colonnes.

Ce texte fait référence à mon article "L’exclusion des Juifs du Conservatoire (1940-1942)", qui avait paru en 2001 dans La Vie musicale sous Vichy (pp. 143-156), volume collectif publié sous la direction de Myriam Chimènes, avec une préface d’Henry Rousso (tous deux directeurs de recherches au CNRS).
Ni au moment de la publication, ni d’ailleurs depuis, les faits établis dans cet article n’ont fait l’objet, à ma connaissance, de la moindre contestation. En m’appuyant sur des documents des Archives nationales, j’y décris l’enchaînement des événements qui ont mené à l’exclusion des enseignants, puis des élèves juifs du Conservatoire de Paris, seul établissement public de France métropolitaine dont les élèves juifs ont été exclus en totalité sous le régime de Vichy (21 septembre 1942).
Cet enchaînement peut être ainsi résumé : le 3 octobre 1940, soit plus de deux semaines avant la promulgation du "premier statut des juifs" par Vichy, Henri Rabaud, alors directeur du Conservatoire, chargeait Jacques Chailley, alors secrétaire général de l’établissement, de prendre directement contact avec l’occupant. C’est là un fait absolument indiscutable (plusieurs documents d’archives viennent l’attester), même si son interprétation est rien moins qu’évidente. Dès lors, on ne peut que tenir pour de la malhonnêteté intellectuelle, avec une évidente intention de nuire, l’usage du style indirect et du conditionnel, qui laissent planer sur l’événement un sérieux doute : « l’auteur affirme qu’Henri Rabaud [...] aurait de lui-même devancé la politique allemande de discrimination raciale [...] ».
Il y a beaucoup plus grave : la "pétition" passe complètement sous silence le fichage des élèves juifs entrepris à partir d’octobre 1940 (même si ce fichage n’aura de conséquences que deux ans plus tard), réalisé presque entièrement de la main de Jacques Chailley, avec notamment des tableaux de classe des années 1940-1941 et 1941-1942, où les noms des élèves juifs sont tous précédés de la mention suivante inscrite au crayon rouge : « J[UIF] », « 3/4 J », « 1/2 J » ou « 1/4 J ». Là encore, la chose est indiscutable et peut être aisément vérifiée (toutes les sources sont indiquées dans mon article).
Quant à Claude Delvincourt (qui succède à Rabaud en avril 1941), il n’est pas l’objet de mon article ; son engagement dans la Résistance est incontestable (ce n’est pas à ce propos que j’emploie le mot de "mythe"), mais il est plus tardif : je ferai simplement remarquer que l’orchestre des cadets a été créé bien après l’exclusion des élèves juifs du Conservatoire, puisque le STO a été institué seulement le 16 février 1943.
Mon article de 2001 était un travail d’historien. Il n’a évidemment rien à voir avec la décision récente du conseil de l’UFR : c’est, j’en suis sûr, ce dont ont conscience les quinze enseignants titulaires qui n’ont pas signé cette pétition.
Jean Gribenski, musicologue professeur émérite des universités

Nous avons laissé passer par erreur, dans les extraits de la pétition, des attaques ad hominem. Nous prions le professeur Gribenski de bien vouloir nous en excuser.

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