Crise financière : quel impact pour les festivals ?

30/05/2011
Après la crise qui a entraîné la baisse des subventions publiques et des ressources de mécénat, quelle est la situation financière des festivals ? Etat des lieux et perspectives d’avenir à quelques semaines de l’été.
La situation des festivals est toujours très complexe à analyser. Chaque manifestation ayant sa spécificité, il est difficile d’établir des généralités. C’était d’ailleurs l’une des conclusions de l’étude menée sur les publics des festivals par le sociologue Emmanuel Négrier (Les Nouveaux Territoires des festivals, éditions Michel de Maule, voir LM389). Il n’empêche : en matière de santé économique, peu de festivals ont été épargnés par les bouleversements de ces dernières années, qu’il s’agisse de financements publics ou privés. Certaines manifestations ont fusionné, d’autres ont carrément dû mettre la clé sous la porte...

L’aide de l’Etat plus sélective

« Les subventions de l’Etat sont stables, mais l’Etat est de plus en plus sélectif dans ses aides. Le nombre de festivals aidés a baissé de 50 % au cours des dix dernières années, mais les montants n’ont pas diminué », nous explique Philippe Toussaint, président de la fédération France Festivals et du Septembre musical de l’Orne. L’Etat soutient les festivals de manière directe (pour les manifestations les plus prestigieuses, comme le Festival d’Aix-en-Provence) ou par l’intermédiaire des directions régionales des affaires culturelles (Drac) dans les régions. Le cas de la région Rhône-Alpes atteste tout particulièrement de cette concentration des aides. Une telle stratégie laisse en tout cas perplexes de nombreux acteurs du milieu : ne risque-t-on pas, au final, d’appauvrir l’offre musicale et de ne plus irriguer l’ensemble des territoires ? On remarquera que l’Etat a voulu agir de la même manière avec les opéras, menaçant de couper ses aides aux opéras de Metz et de Tours. La bronca fut immédiate. Dans les festivals, certains regrettent aujourd’hui que l’Etat n’aide que ceux qui finalement pourraient s’en passer...

Des collectivités territoriales en difficulté

Les trois quarts de l’aide publique aux festivals proviennent des collectivités territoriales. Or ces dernières sont confrontées actuellement à une véritable cure d’austérité. « Les collectivités font face à d’importants défis de financement. D’un côté, la réforme des collectivités a enlevé leur autonomie fiscale, notamment la taxe professionnelle. De l’autre, elles doivent davantage s’investir sur différents champs d’action, notamment le social », observe Sylvie Robert, vice-présidente de la région Bretagne et secrétaire nationale à la culture du PS. Conséquence : certaines régions ou départements ont baissé jusqu’à 40 % leur aide à des festivals, ou ont même parfois tout simplement cessé leur soutien. Le département de la Sarthe a par exemple dû réduire drastiquement la voilure. Philippe Toussaint remarque que « cette situation tendue montre combien il est plus que jamais nécessaire de conserver la clause de compétence générale, récemment remise en cause, qui permet à l’ensemble des collectivités de s’investir dans la culture. Si l’on est dépendant d’une seule source de financement, et que celle-ci est fragilisée, les risques sont plus que jamais considérables ».

Des mécènes parfois frileux

La chute du mécénat culturel est vertigineuse : en 2008, 975 millions d’euros lui ont été consacrés ; en 2010, le montant n’est plus que de 380 millions d’euros (enquête Admical-CSA, voir LM394). Sans surprise, ce sont les festivals les plus prestigieux, ayant une véritable "image de marque", qui réussissent à obtenir l’aide des grandes entreprises. On peut par exemple citer le cas de La Folle Journée de Nantes soutenue depuis seize ans par la banque BNP Paribas. Reste des pistes de développement pour les festivals de plus petite taille, à commencer par le mécénat des PME. En 2010, 85 % des entreprises mécènes étaient des PME. « Il est essentiel d’aider les PME à s’organiser et à développer un vrai mécénat de proximité, explique Olivier Tcherniak, président d’Admical. Le problème actuel, c’est la limite de la défiscalisation à 0,5 % du chiffre d’affaires, qui, pour les PME, représente un vrai obstacle. Il faudrait imaginer un forfait de 10 000 euros avant de mettre en application la règle du 0,5 %. » Certaines structures misent sur le mécénat en nature ou le mécénat individuel (lire l’entretien avec Odile Pradem-Faure ci-dessous). Mais, surtout, à l’heure du développement du mécénat croisé, les aides sont de plus en plus considérables pour les manifestations liant culture et social.

Les aides européennes

Le traité de Lisbonne, signé en 2007, avait acté le développement de l’action culturelle européenne. Les festivals attendaient beaucoup de cette nouvelle manne. Qu’en est-il quatre ans plus tard ? « Je ne comprends pas la finalité du budget culturel européen, affirme Philippe Toussaint. En août dernier, nous avons par exemple été informés d’un appel à projet pour des subventions. Il y avait une enveloppe prévue de 2,5 millions d’euros. Environ 400 festivals ont répondu à cet appel et... 25 ont été sélectionnés, ce qui fait à peu près un par pays. Il faut réfléchir à une aide vraiment appropriée. » Certains festivals avaient par ailleurs pu recruter des salariés grâce à l’aide européenne, mais, cette dernière s’étant parfois brusquement interrompue, les structures ont été obligées de licencier ce personnel "diplomatique" malgré lui.

Un impact économique non négligeable

En 2003, en pleine polémique sur l’intermittence du spectacle, le Festival d’Avignon avait dû être annulé. Parmi les mécontents, on trouvait les spectateurs, mais aussi les commerçants. Hôteliers et restaurateurs avaient vu leur chiffre d’affaires baisser de manière affolante. Tout un secteur semblait alors découvrir que les manifestations culturelles avaient un impact économique non négligeable sur le territoire où elles étaient implantées. « Les retombées économiques sont supérieures aux subventions versées », avance Philippe Toussaint. Un festival est aussi un fabuleux support de communication pour une commune ou une région. Sans son festival de piano, personne ou presque ne connaîtrait La Roque-d’Anthéron... Rappelons enfin, que, malgré la crise économique et financière, la fréquentation est restée stable dans les festivals. Preuve d’un attachement des spectateurs à ce type de manifestation...

Les festivals et l’emploi

La majorité des personnes travaillant dans les festivals sont bénévoles. Elles sont là pour conduire les artistes, assister la billetterie, confectionner les sandwiches... Mais recruter des bénévoles dans un festival de musique classique n’est pas chose aisée. « Les jeunes préfèrent aujourd’hui faire du bénévolat dans l’humanitaire et partir à l’autre bout du monde. Nous avons du mal à recruter en dehors de notre cercle de fidèles, souvent assez âgés... », déplore, sous couvert d’anonymat, un directeur de festival. Outre les bénévoles, les équipes des festivals comptent des salariés en CDI et d’autres en CDD sur plusieurs mois (avant et pendant la période du festival), des stagiaires, sans oublier les intermittents du spectacle pour la régie. « Le problème, c’est que le droit du travail ne prend pas en compte l’organisation spécifique du travail dans un festival, et notamment les horaires, qui peuvent être très élastiques. En pleine période de festival, il n’est pas rare de voir des salariés travailler jusqu’à deux heures du matin. Mais cela repose sur la bonne volonté », note Philippe Toussaint.

Mutualiser les moyens

Et si la solution en ces temps de crise consistait à développer davantage de synergies dans les festivals ? La "mutualisation des moyens" est une formule qui effraie, car elle est souvent accompagnée de plans sociaux... Pour autant, certains exemples méritent d’être analysés. Le Centre de réalisations et d’études artistiques (Crea), fondé par René Martin, est devenu une véritable holding de festivals, gérant, outre La Folle Journée de Nantes, les festivals de La Roque-d’Anthéron, de la grange de Meslay, de l’abbaye de Fontevraud... Une machine de guerre très professionnelle qui fait travailler un circuit d’artistes fidèles (par exemple les pianistes Anne Queffélec, Brigitte Engerer, Zhu Xiao-Mei...). Cette méthode fait grincer des dents (certains dénoncent des cachets bien trop bas à La Folle Journée), mais a su démontrer son efficacité.
Par ailleurs, la mutualisation peut se faire uniquement dans un domaine, par exemple la communication. La région Bretagne a ainsi fait une campagne de publicité commune pour l’ensemble des festivals qu’elle soutient. Isolées, ces manifestations n’auraient jamais pu acheter autant d’espaces dans les quotidiens et les magazines spécialisés. Au PS, Sylvie Robert avance de son côté cette proposition : « On peut aussi développer de nouveaux modèles économiques. Cela coûte cher pour une structure d’avoir un administrateur, un diffuseur... Pourquoi ne pas développer des sortes de coopératives artistiques, des bureaux qui mutualiseraient les moyens ? »
Outre la mutualisation, l’autre mot qui revient dans la bouche des directeurs de festivals est celui de diversification. Certains festivals se sont mis, ces dernières années, à sortir de leur activité pure de programmateurs de concert. Le Festival d’Ambronay, dirigé par Alain Brunet, s’est par exemple lancé avec succès dans la production d’enregistrements.

En dépit de ces temps incertains, les festivals démontrent donc une belle vitalité et n’hésitent pas à inventer de nouveaux "business models". Les bailleurs de fonds doivent, quant à eux, se rappeler ce chiffre édifiant obtenu par Emmanuel Négrier : un spectateur sur deux qui se rend dans un festival de musique assiste pour la première fois à un concert. A l’heure des débats sur la culture pour chacun ou la culture pour tous, cette preuve de démocratisation culturelle ne saurait passer inaperçue.
Antoine Pecqueur

sur le même sujet lire “Une solution pour les festivals, le mécénat individuel : entretien avec Odile Pradem-Faure, directrice du Festival de Saintes”

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